TEMOIGNAGE

autour d’une activité

 

En route pour la Rhune

C’était un lundi. Au beau milieu d’un mois de juillet, dans un camping aux limites d’Hendaye. La petite équipe de campeurs se triturait les méninges : comment occuper la journée ?
Comme à l’habitude, plusieurs idées de projets fusèrent. Se rendre à Saint Sébastien, aller à la plage, faire de l’aqua-gym, s’initier à la plongée. Mais pour cela, il fallait que toute la petite troupe s’harmonise de concert, ou tout au moins, ne soit pas pénalisée par le désir de l’un ou l’autre.
De mon côté, les fourmis des sommets commençaient à montrer des signes d’énervement. Mes jambes réclamaient l’altitude. Leur faire prendre l’air devenait urgent ! Cap sur le plus haut point local ! Aussi, en accord avec moi-même, je ne participais pas au choix collectif, sans pour autant entraver la décision finale. Il faut bien avouer que je profitais d’une relative liberté de choix.

Je m’orientais donc vers un challenge un peu fou : mettre à mal ma condition physique “en relâche” par près d’un an d’inactivité en grimpant la Rhune. Je n’avais entendu que cela depuis que j’avais les pieds dans le Sud Ouest. Un sommet à 900 mètres et quelques, le toit du monde basque. Je le lorgnais du coin de l’œil depuis deux jours déjà. Alors oui, il allait me voir débouler, ce charmant sommet.

La Rhune, me voilà ! Mais comment ? Ne voulant pas utiliser la voiture collective pour mes désirs personnels, je me devais d’être autonome, grand dans ma tête. Et donc vaille que vaille, j’ai pris une direction que je commençais à bien connaître : Hendaye à pied. Et de là, la perspective de prendre un bus pour St Jean de Luz, puis d’atteindre la gare du Petit Train d’Ascoins.

 

Mon projet manqua de « capoter » : qui dit prendre un bus, dit acheter des tickets !

 Or, pas de liquide dans les distributeurs bancaires d’Hendaye après un week-end d’arrivée massive sur la côte. Comme souvent, la banque jouait un tour bien pendable à ses clients. Récolter et gérer l’argent des autres, c’est facile quand il s’agit d’amasser. Dans l’autre sens, redonner, c’est souvent plus aléatoire. J’aurai dû anticiper : le monde bancaire n’a pas de lundi. Tant pis pour les inconscients de la carte bleue.

De bus en train…

Heureusement, les chauffeurs de bus sont plus amènes et compréhensifs qu’un distributeur de billets. Pas d’argent ? Qu’à cela ne tienne, « le ticket,  je vous l’offre  et le voyage en sus » Sans réfléchir, j’acceptais de bonne grâce la proposition et me retrouvais à contempler gratuitement le littoral basque au rythme des coups de volant du chauffeur. Pas d’évaluation genre Trip Advisor à prévoir. Compte tenu de la situation, je me serais bien gardé bien d’émettre un avis sur la conduite de celui-ci. Peu d’à coups, de coups de volants intempestifs, malgré une route sinueuse. C’est vraiment un métier d’expert que de conduire un véhicule collectif dans un tel univers entre mer et montagne, entre vacanciers automobilistes captés par la beauté du paysage et travailleurs locaux du lundi, obnubilés par le temps qui passe.

 

L’étape de Saint Jean de Luz fut très courte. Elle me permit juste de vérifier que tous les banquiers (ou tout au moins, les distributeurs de billets) n’étaient pas réglés sur le méridien d’Hendaye. Ouf, il y aurait donc une vie bancaire le lundi dans certaines villes du sud ! Mais bon, je divaguais, l’attrait des cimes sans doute, mes allégations pseudo bancaires resteront à vérifier !

A peine lesté de quelques coupures, je me présentais confiant devant ma nouvelle ambassadrice de la route. Et là, nouvel incident de paiement : impossible d’obtenir mon ticket en bonne et due forme car elle n’avait pas de monnaie. Là encore, la grande mansuétude qui l’habitait, l’autorisa, sans trop se formaliser, à m’offrir le siège (mais pas le couvert) et le transport (mais pas l’effort) jusqu’à Ascains.

Décidément la route de la Rhune ne me coûtait pas une thune ! J’allais pouvoir me fabriquer des souvenirs à bon compte, des souvenirs personnels !
Comme tout bon grimpeur du dimanche, parvenu au pied de l’ascension, il était temps de vérifier les éléments de base : bouteille, carte, lunettes de soleil, papier WC. Et oui, on n’est jamais trop prévoyant pour ces grandes montées en solitaire.

Et les premières enjambées d’arriver ! Juste derrière le départ/terminus du petit train, le petit sentier, pour ceux qui voulaient se dérouiller les gambettes, vous prenait d’entrée de jeu, par le bout des orteils. Il s’enfonçait très vite entre les arbres, des résineux pour la plupart.

Tout était encore très verdâtre en bas autour de ce sentier suffisamment large pour permettre le passage d’une voiture. Mais le goudron fut vite remplacé par un chemin poussiéreux, puis par des cailloux disparates, la marche devenait alors moins assurée. Mon regard anticipait la pose de la chaussure, cherchant la stabilité, la bonne pierre qui n’allait pas rouler au dernier moment. Ça aurait été trop bête de se faire mal si près du départ.

Le balisage de l’itinéraire ne faisait pas défaut : impossible de s’égarer sur une telle autoroute pédestre, bien chargée dans le sens de la descente. Et quand je parvenais à accrocher le regard de quelques personnes croisées, j’y lisais en toutes lettres sur le fond de leurs iris « Courage ! », ou dans d’autres « mais vous savez il y a le petit train, c’est fait pour ! »

La montée à pied

Effectivement, si le premier tiers de l’ascension restait facile, sans trop de difficultés, dès que le premier banc de pottoks en semi liberté, placés là pour la photo du touriste en mal de dépaysement, fut dépassé, le degré du relief prenait une toute autre physionomie. Conséquences : le pas se réduisait, la respiration s’accélérait. Le corps commençait à épouser la déclivité de la pente.

Pour le dernier tiers de la grimpette, ce fut encore plus abrupte. L’antenne de TV, terme de l’ascension à 900 mètres environ, apparaissait majestueuse, au détour de quelques arbres. La végétation se raréfiait peu à peu. Seuls quelques gros cailloux parvenaient à trouver de quoi engraisser.

2h30 plus tard, la Rhune était vaincue ! En haut, entre les bars restaurants, les marcheurs de la montée se mêlaient alors aux contemplatifs sans effort, adeptes du ferroviaire de montagne. Le nombre de chaussures de randonnée était supplanté par les chaussures de ville, de plage ou à talons hauts. Les belles tenues d’été tranchaient vraiment avec les tee shirts imprégnés par les stigmates de l’effort physique. La vue de quelques belles auréoles blanchâtres sur le mien expliquait les écarts de certaines personnes. J’en déduisais donc que l’odeur de ma transpiration avait peu de chance de devenir un produit de grande consommation d’avenir.

Toutefois, je l’avais mérité moi aussi de me poser devant une bière bien fraîche. Lot de consolation tant rêvé dans la montée, la délectation de la mousse n’en était que meilleure.

 

Petite remarque sur le savoir mercantile du pays basque : à ce niveau d’altitude, tout était payant. Même l’eau dans les lavabos des toilettes est décrétée « non potable » pour éviter que les clients assoiffés ne remplissent leur bouteille avant de se lancer dans la redescente. La montée, si elle se mérite, les restaurateurs locaux savaient aussi vous la faire payer !

 

Puis, de profiter de la vue de la région, étouffée par le brouillard de chaleur rendant les photos plus que floues, sans possibilité de se faire rembourser.

Sur ce sommet, au delà de la vue dégagée du littoral, pas grand chose d’autre à faire que de faire le chemin inverse. Mais plutôt que de suivre la foule avide de sensations moutonnières, ceux que j’avais croisés dans la première partie de mon périple, je préférais m’engager dans l’autre chemin indiqué par la carte.

Je ne saurai dire d’où me venait cette habitude de ne jamais suivre la masse ? Ambiguïté ? Esprit de contradiction ? Ainsi, comment expliquer que je me sentais bien au milieu d’un grand nombre de festivaliers et que j’exécrais les mouvements de foules téléguidées ?

Retour à Hendaye

Evidemment la descente en position freinage sur talons et serrage de fesses se déroula dans des conditions moins douloureuses que la montée.

 

Toutefois, le souvenir prégnant d’une récente fracture de la cheville gauche remontait à la surface. La crainte des os qui se cabrent, qui craquent, accompagnait chaque pose de pied. Une descente en liberté contrôlée.

Tant et si bien que deux heures plus tard, le bas de la montagne fut atteint sans encombres, mais pour constater que le point de départ et d’arrivée ne faisaient pas qu’un. Et si sur la carte, ils donnaient l’impression d’être cul et chemise, il fallait bien bien admettre que la distance réelle les séparant, allait encore représenter des kilomètres parcourir. Merci les dessinateurs de cartes d’itinéraires pédestres !

 

Oui je n’étais plus sur le sentier, oui j’avais retrouvé le bon bitume bien plat et collant par la chaleur, mais le village d’Ascains, point ! De fait, je comprenais que mes jambes auraient du mal à se lancer dans ce nouveau challenge.

Pas de “Blablacar” à l’horizon pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche, à plus de cinq kilomètres. Alors le recours à l’auto stop des familles s’avéra la seule solution envisageable.

Les gestes reviennent vite. Et d’être confronté de nouveau aux bons vieux tics de certains conducteurs. Ceux qui regardaient de l’autre côté de la route quand ils me passaient devant, feignant un élément de décor important à observer. Ou ceux qui montraient ostensiblement qu’ils avaient redécouvert leur majeur et savaient l’exhiber haut vers le ciel. Une signification aérienne de l’entraide ? Et ceux qui, au regard attendrissant jetaient un coup d’œil vers leur siège passager vide, en déclarant qu’il était indigne de recevoir un pauvre type trempé de sueur, échevelé…

Heureusement, si quelques clichés négatifs ont la vie dure, d’autres plus positifs viennent contre balancer. Ainsi, ce fut un jeune couple, en combi Volkswagen en l’occurrence, ça ne s’invente pas, qui accepta de s’arrêter et même de me déposer sous l’abri-bus tant convoité.

Bref, à coups de sauts de puce en voiture, en bus et au final à pied, le retour au camping devenait une réalité aux alentours de 20h. Sous des tonnerres d’applaudissements… silencieux… et de questionnements impatients… d’attaquer le repas, je rejoignais la petite troupe qui avait profité des plaisirs de la baignade en eau javellisée.

Oui, mon joli périple n’avait pas du tout été envisagé au préalable. Oui, la Rhune était maintenant derrière moi. Je pouvais alors épingler une nouvelle médaille virtuelle de grimpette à mon tableau de chasse de petit marcheur de l’été. Et en sus, beaucoup de fatigue dans les jambes, quelques nouveaux muscles manifestant des signes d’existence dans les cuisses, et la satisfaction toute égoïste d’y être parvenu par le chemin le plus difficile, sous une chaleur étouffante. Sans oublier l’inconscience de celui qui voulait se prouver à son corps qu’il pouvait encore lui faire vivre quelques sensations grisantes.